Rappel de l'intérêt patrimonial des zones humides

 

" Il est aussi stupide d'assécher le dernier de nos grands marais qui recèle une abondante vie naturelle sauvage, que de démolir la cathédrale de Chartres pour en faire un champ de pommes de lerre".

Comte Léon Lippens "Les zones humides". de Braakhekke et Marchand. 1987.

 

Au vocable général de "zone humide" correspond une grande variété de milieux. En fait tout secteur où l'abondance d'eau joue un rôle prépondérant pendant au moins une partie de l'année, peut être défini comme une zone humide.
Nous retiendrons la définition de l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature et de ses ressources (U.J.C.N.) qui servit de base à la Convention Internationale de Ramsar (1971) dans laquelle une quarantaine de pays - dont la France - se sont engagés à "enrayer à présent et dans l'avenir les empiètements progressifs sur ces zones humides et la perte de ces zones" :

Sont considérées comme zones humides "toutes zones de marais, marécages, tourbières ou eaux libres, qu'elles soient naturelles ou artificielles, permanentes ou temporaires, que l'eau soit stagnante ou courante, douce, saumârre ou salée, incluant les zones d'eau marines littorales, dont la profondeur ne dépasse pas six mètres à marée basse".

Outre cette définition, les zones humides peuvent aussi être identifiées par un certain nombre de caractéristiques qu'il nous semble important de rappeler en guise d'introduction à ce mémoire.

  1. Les zones humides sont relativement rares: elles ne représentent que 2 % - soit 900 millions d'ha - de la surface terrestre du globe (Braakhekke et Marchand 1987). Bien qu'étant d'un intérêt biocénotique et économique souvent primordial - en Europe comme dans les pays du tiers monde - elles ont depuis toujours suscité une réaction de rejet chez la majorité des peuples et on fait l'objet de nombreux travaux destinés à leur assèchement et leur disparition. En France, nous citerons, entre autres, l'édit d'Henri IV de 1599 incitant à assécher "tous les paluds de France" et les quelques milliers d'hectares ayant fait l'objetd'un drainage depuis la dernière guerre. La part des zones humides, déjà réduite, tend donctoujours à s'amenuiser.
     
  2. Elles présentent naturellement une diversité importante de biotopes, inclus au sein du gradient allant du milieu franchement aquatique à celui franchement sec, Une zone humide est donc, en fait, une véritable mosaïque de milieux humides différents possédant entre eux d'étroites relations hydrauliques et biocénotiques.
     
  3. Elles possèdent une grande originalité par rapport aux autres territoires. La présence d'eau confère en effet aux biotopes qu'elles abritent des caractéristiques suffisamment particulières et fortes pour que les biocénoses qui les peuplent leur soient tout à fait spécifiques.Ceci est vrai pour l'ensemble des éléments floristiques et faunistiques de ces biocénoses, même si certains, comme l'avifaune, sont plus notoirement connus, alors que, d'autres,comme l'entomofaune, passent plus inaperçus ou sont réduits à. un seul groupe d'espèces (par exemple les moustiques!). Chaque biotope humide ayant son cortège floristique et faunistique, les zones humides présentent donc une grande diversité d'espèces originales par rapport aux milieux voisins. Parmi ces espèces et étant donné le faible développement de ces zones, beaucoup sont rares, en voie de régression ou de disparition.
    L'originalité et la diversité des biotopes et des biocénoses des zones humides, en font également des secteurs de haut imérêt paysager.

     
  4. Les zones humides ont une productivilé biologique très remarquable et les scientitiques incluent les marais parmi les milieux les plus productifs de la planète. Cette production n'esl pas sans possèder un impact économique. nolamment en matière de chasse et de pêche.
     
  5. Enfin, plus que d'autres écosystèmes, les zones humides restent largement ouvertes et en communication avec les autres territoires. Quelques exemples très simples illustrent ces relations inter-écosystèmes :
  • La très grande majorité des oiseaux aquatiques sont migrateurs, ils assurent donc une dépendance entre zones humides parfois très éloignées les unes des autres.
  • De nombreux animaux, tels les batraciens. nécessirelll la présence d'une zone humide pour leur reproduction, alors qu'ils vivent le reste de l'année dans les milieux plus secs où ils jouent un rôle fondarnental en tant que prédateurs.
  • Enfin, les zones humides interférent de façon notable dans le cycle général de l'eau et contribuent donc à la distribution qualitative et quantitative de cet élément indispensable à la vie.

 

L'ensemble de ces caractéristiques donne aux zones humides un caraclère naturel fort, un rôle à la fois socio-économique et écologique évident:

- Socio-économique de par la multiplicité des utilisateurs potentie!s ; le tableau issu du livre "Terres et eaux" édité par le CESTA en 1986 en représente les principaux.

- Ecologique, de par la multiplicité de leur fonction :

  • élément de diversité biocénotique ; e!les contribuent au maintien de l'équilibre bioiogigue régional,
  • réservoir d'espèces rares et peu courantes ; elles participent à la conservation de notre patrimoine naturel,
  • régulatrices du facteur eau, elles permettent une meilleure stabilité climatique (la figure ci-dessous, illustre le "rôle tampon" joué par un marais vis-à-vis du facteur eau, dont bénéficient les milieux voisins).

 

 

 
 

La nécessité d'une gestion active pour la conservation des zones humides

 

1.2.1 Rappel sur l'évolution réciproque des activités humaines et des biocénoses

Le rapport établi en 1986 sur "L'évolution réciproque des activités humaines et des biocénoses dans les Réserves Nature!les" (Le Neveu) a permis de faire le point sur deux faits fondamentaux:

  1. Les zones humides actuelles, quelle que soit leur richesse biologique, ne sont pas, pour la plupart, naturelles au sens primaire du terme.
  2. L'évolution actuelle des activités humaines, et notamment de l'agriculture, au sein des zones humides entraîne une modification souvent très rapide - des biocénoses en présence.

L'influence anthropique dans les zones humides

Exceptés quelques secteurs particuliers (vasières, slikke. schorre), la richesse biologique des zones humides, qu'elles soient littorales ou intérieures, résultent d'une adéquation entre des facteurs naturels et des données anthropiques du milieu. Ces données humaines sont souvent très importantes et appartiennent aux deux catégüries suivantes :

  1. Des actions rémanentes induisant une "artiflcialisation" du milieu. Nous citerons par exemple :- les destructions d'espèces (grands herbivores, grands carnivores, ... ) qui ont depuis longtemps modifié le fonctionnement même des écosystèmes;- les aménagements (drainage, endiguements, ... ) qui ont changé les données hydroédaphiques (données concernant le sol et l'hydraulique) de la très grande majorité des zones humides encore présentes.
     
  2. Des actions fluctuantes mais souvent déterminantes dans l'origine des richesses bioiogiques, c'est le cas en particulier du pastoralisme (pris au sens large du terme, incluant pâture et fauche de fourrage ou de litière) qui est à l'origine de la structure et de la composition spécifique de ces milieux. Or, dans les zones humldes, l'importance des "milieux ouverts", c'est-à-dire de structure herbacée basse, est tout-à-fait primordiale puisque c'est à leur niveau que se situent les principales espèces animales et végétales justifiant l'action de protection, Citons entre autres, l'intérêt de ces milieux pour l'avifaune aquatique migratrice.

L'évolution actuelle des zones humides

D'une manière générale, les marais posent actuellement de gros problèmes agricoles. L'élevage pratiqué traditionnellement n'y apparait plus rentable. Aussi, pour la profession, doivent·ils, à moyen terme être l'objet de travaux d'assèchement ou être abandonnés. Les zones humides risquent donc, à plus ou moins brève échéance, d'être dégradées ou délaissées par l'agriculture (parfois les deux à quelques années d'intervalle !). L'impact de l'une ou l'autre des deux solutions, entraine une profonde modification des biocénoses en place,
conduisant à une banalisation du milieu.

A ) L'abandon induit la dynamique végétale suivante :

 

structure herbacée
basse
structure herbacée
haute
structure
arbustive
structure
arborescente


et provoque la disparition à grande échelle des stades ou verts et des espèces qui lui sont inféodées. Nous avons vu leur importance dans l'intérêt biologique des zones humides.

De nombreux exemples de dégradation consécutive à l'abandon peuvent être cités :

  • Au Marais Vernier de Lavours (Ain), si le marais n'est pas entretenu, l'évolution de la couverture végétale conduit spontanément à une fermerure des espaces ouverts (aulne glutineux et saule cendré).
    Aussi la flore se banalise (Majchrzak, 1984) ; (Ain et Paurou, 1969) .
  • Dans les marais de Saint Georges de Bohon (Manche), l'abandon de l'exploitation élève le niveau de la strate herbacée, interdisant le stationnement des limicoles, alors que ce marais est nécessaire aux migrations de ces oiseaux.
  • En Brière, quand il y a abandon des pratiques traditionnelles, "le marais évolue vers des phragmitaies denses progressivement colonisées par la boulaie" (Constant, 1983).
  • A la Réserve Naturelle du Bout du Lac (Haute Savoie), "suite à un abandon presque total de la fauche, le phénomène d'évolution naturelle tend à faire régresser la flore qui étalt beaucoup plus riche au début du siècle. Ainsi l'arrêt de la fauche se traduit par l'apparition de saules cendrés et d'aulnes glutineux. Ce milieu devient peu intéressant car il tend vers une chênaie, forêt climax déjà largement représentée dans la région. Nous assisterons ainsi à une banalisation du biotope par uniformisation de la flore et par conséquent de la faune" (Mosse, 1984).
  • Les Marais de Chautagne en Savoie, autrefois fauchés pour la "blache" sont à présent abandonnés en grande pante et le boisement à saules et aulnes relaie rapidement les prairies.

Le Marais de Veniél (Loir et Cher) en l'absence d'exploitation pendant 30 ans, connaît une évolution accélérée vers le boisement (Henry, 1981).
Il serait encore loisible d'évoquer dans des termes très analogues les 1,4 million d'hectares de zones humides de France (Mustin, 1982) dont beaucoup (Brenne, Sologne... ) connaissent des problèmes écologiques comparables.

Dans tous les cas, les scientifiques insistent sur l'aspect négatif et banalisant de cette évolution, en s'appuyant sur les mêmes arguments que ceux qui justifient la nécessité de protection, à savoir :

a) La diversité spécifique, pour le site comme pour la région.

b) La rareté et la spécificité des espèces par rapport à un biotope : dans de nombreuses zones humides, les milieux ouverts abritent des espèces rares et caractéristiques alors que les espèces de la structure haute de ces mêmes biotopes sont beaucoup plus banales. Au Marais Vernier, par exemple, les prairies accueillent courlis, bécassines, oies, ... alors que le bois de bouleaux résultant de 30 années d'abandon, de ces mêmes prairies ne comptent plus que rouge-gorges, mésanges, ramiers, etc.

c) Le fonctionnement équilibré des écosystèmes : l'abandon de l'entretien agricole favorise souvent une eutrophisation des groupements présents et une accumulation de la litière, témoignant d'un déséquilibre du milieu (non fermeture des cycles biogéochimiques).

d) Du point de vue paysager : la perte des strates basses engendre une monotonie plus forte, voire une banalisation.

Pour éviter toute exagération abusive, il irnporte ici de remarquer que c'est la généralité de la structure haute qui est néfaste ; l'existence d'une rnosaïque structurale, faisant alterner les secteurs ras et les secteurs hauts, est souvent source de diversité biologique et paysagère el donc de richesse.

 

B ) Inversement. l'intensification agricole, se traduisant généralement par le cortège :

Drainage, amendemen, pression de pâturage forte... engendre une régression de la diversité du milieu et une perte de la spécificité de ce dernier. Ainsi, au Marais Vernier, des groupements végétaux typiques des marais comprenant des espèces végétales rares (Orchidées, plantes carnivores, ... ) cédent-ils le pas à des groupements prairiaux beaucoup plus banaux (dominance de graminées. trèfles. etc. ) après intensification agricole.

1.2.2 La nécessité d'une gestion active

Face à ce constal, pour l'ensemble des gestionnaires. un consensus se dégage sur la nécessité de gérer de façon active, autrement qu'avec une simple proteclion, et sur des crilères autres qu'agricoles.
Mais, si chacun est d'accord pour agir, il est souvent difficile de savoir exactement sur quoi et comment réaliser cette action.

Avant d'entrer plus en détails sur les différents modes de gestion possibles qui feront l'objet de la seconde partie de ce cahier technique, il convient, à ce stade de la réflexion d'insister sur quelques remarques fondamentales d'ordre plus général :

1. La gestion à envisager doit être en relation avec les objectifs de la protection. Il est donc indispensable d'énoncer c1airement ces objectifs. A ce propos, et bien que celà soit parfois pleinement justifié, il faut mettre en garde le gestionnaire - ou futur gestionnaire - contre les études et des objecrifs trop sectoriels et l'inciter à posséder au maximum des arguments écologiques de synthèse. Quelques exemples déjà cités dans le rapporr "Evolution réciproque des biocénoses et des activités humaines dans les Réserves Naturelles peuvent être rappelés ici :

  • Dans la Réserve des Mannevilles, une parcelle entretenue en fauche apparaissait particulièrement riche sur le plan botanique du fait de l'abondance d'une espèce rare d'orchidée.
    L'étude entomologique y a révélé par contre une pauvreté assez grande. On préféra donc à la fauche un mode de gestion plus compatible avec les deux aspects faune et flore, qui se révéla en fait plus intéressant sur le plan floristique (beaucoup plus d'espèces dont plusieurs d'Orchidées rares) comme sur le plan faunistique.
  • On a vu parfois des aménagements ornithologiques incompatibles avec l'intérét floristique. Ainsi, hors Réserve Naturelle, à Mortemer en Seine-Maritime, la création d'un plan d'eau à vocation ornitlhologique a fait disparaître la seule station de Haute Normandie de Pedicularis palustris.
  • Citons enfin les aménagements cynégétiques des marais, destinés au seul gibier d'eau et souvent incompatibles avec une réelle richesse biologique des écosystèmes.

2. La gestion doit être adaptée au milieu. Elle nécessite donc une bonne connaissance préalable du site et de ses différents aspects. Il n'est certes pas utile que la zone à gérer ait fait l'objet d'une thèse ; une bonne gestion n'est pas réservée aux seuls scientifiques de haut niveau. Cependant certaines données sont indispensables à une bonne adéquation de la gestion du milieu. Nous citerons, entre autres, les caractéristiques physiques et chimiques du sol. le contexte ciimatique et hydrologique, les principaux groupements végétaux en présence, le contexte écologique régional, etc. Pour les gestionnaires tout à fait novices en la matière, une expertise réalisée par un écologue qualifié constitue une garantie contre les erreurs de base.

3. Comme nous l'avons dit dans l'avant-propos, et parce que la gestion sera adaptée aux données écologiques du milieu, il est impossible de donner "des recettes", aussi chaque gestionnaire jouera le rôle "d'expérimentateur" pour son propre territoire. Il convient donc de garder une attitude d'expérimentation,

  • en testant. dans la mesure du possible, la gestion choisie sur une surface réduite ;
  • en évaluant cette gestion avec des critères correspondant aux objectifs définis précédermnent. Là encore, il n'est pas toujours utile d'effectuer des études lourdes, et quelques expertises répétées sur plusieurs années peuvent suffire.

4. Comme l'influence anthropique mise en évidence plus haut, la gestion peut intervenir à deux niveaux :

  • sur le biotope, c'est-à-dire en agissant sur les données hydrauliques, topographiques  ou édaphiques ;
  • sur les biocénoses, et notamment la dynamique végétale en maintenant la structure désirée.

5. Enlin, il faut savoir que, quel que soit le mode de gestion choisi, il résultera toujours d'un compromis entre le souhaitable, défini par les objectifs de la gestion, et le réalisable qui tiendra compte des données écologiques mais aussi financières, par exemple, politiques (pris au sens très large du terme) ou foncières. La surface - ou plutôt le manque de surface - constitue souvent un élément primordiail dans le choix et le réalisation de la gestion.

Le chapitre suivant, en présentant les principaux types de zones humides, faisant aujourd'hui l'objet d'une gestion active, permet de préciser ces différents points.

 

Typologie des zones humides gérées à des fins de conservation biocénotique

 

Deux éléments vont influencer le mode de gestion et les critères d'évaluation de ce mode de gestion :

  1. le type de zone humide concerné,
  2. l'objectif principal de la protection ; celui-ci étant lui-même dépendant du gestionnaire et de sa formation.

1.3.1. Les différentes zones humides prises en compte

On peut distinguer deux principaux types de zone humide :

  • Les Marais littoraux. très influencés par l'homme dans leur partie terrestre, souvent même gagnés sur le milieu marin à la suite d'endiguements. Leur intérêt biologique repose très souvent sur l'avifaune et leur rôle dans la migration de cette dernière (ex: les grands marais de l'ouest français, polders de Hollande).
  • Les marais intérieurs, pouvant eux-mêmes être divisés en marais de type alluvionnaire et marais tourbeux (bas marais) dont les caractéristiques hydroédaphiques très différentes vont influencer la mise en place de la gestion (par exemple: l'absence de portance des sols tourbeux peut constituer un élément décisif dans le choix du mode de gestion), pour ces marais intérieurs, l'intérêt biologique repose davantage sur la qualité globale de l'écosystème et son rôle dans l'équilibre biologique régional.

1.3.2. L'objectif principal de la conservation

Dans ce domaine, il convient de mettre à part les espaces à caractère prioritairement - voire exclusivement - ornithologique. Cette priorité est généralement induite par la qualité exceptionnelle de l'avifaune présente face à une qualité moyenne des autres éléments de l'écosystème. C'est par exemple le cas de la plupart des marais littoraux. L'origine et la spécialité du gestionnaire intervient également dans cette orientation, ainsi l'Office National de la Chasse gère-t-il aussi ses marais intérieurs avec un objectif essentiellement ornithologique.

Pour atteindre cet objectif, la gestion doit répondre à deux exigences primordiales:

  • un maintien structural de la végétation. Ceci apparaît nettement dans les marais littoraux où le rrilieu doit présenter une structure herbacée basse pour accueillir l'avifaune migratrice inféodée à ces marais. Lorsque la surface du territoire est réduite, les gestionnaires recherchent peu ou pas de diversité structurale.
  • un rôle de zone refuge pour l'avifaune. justifié par une pression de chasse régionale importante - en particulier l'ouest et le sud-ouest de la France - ou un contexte agricole intensif rendant les milieux voisins inutilisables par l'avifaune. Cet aspect entraîne la mise en place d'aménagements destinés à multiplier les niches écologiques favorables à l'avifaune aquatique migratrice au point parfois de créer un déséquilibre biocénotique se traduisant par des sureffectifs. Si ces derniers se comprennent dans un contexte régional ou international, ils ne sont pas sans poser quelques problèmes de modification du biotope (excès de fientes par exemple) ou d'épidémies. Le Flevoland connut ainsi une épidémie de botulisme lié au sureffectif qui engendra la mort de 30 000 individus en quelques semaines (1983).

Dans les autres zones humides, divers facteurs écologiques ou biocénotiques inrerviennent conjointement à la recherche d'une avifaune intéressante. L'objectif de gestion revêt plus alors qu'un aspect essentiellement structural, et une attention plus grande est portée à la composition spécifique, notamment floristique, des écosystèmes.

 

 

Le pâturage extensif comme outil de gestion biologique des zones humides

 

Les gestionnaires choisissent de plus en plus le pâturage comme outil de gestion, et sont obligés de s'improviser "éleveurs" alors que très peu possèdent une formation les ayant préparés à cette fonction, D'où un certain désarroi, voire une certaine angoisse, devant cette nouveile responsabilité et l'utilité d'acquérir quelques connaissances pratiques en ce domaine. Nous espérons par ce cahier y contribuer.

Nous avons vu que le terme "pâturage" peut regrouper en fait des modes de gestion très différents. Or, il s'avère que pour l'ensemble des gestionnaires utilisant le pâturage, un consensus, au moins de principe, se dégage en faveur du pâturage extensif à l'aide d'animaux rustiques. Ils s'appuient pour celà sur des raisons pratiques et écologiques. Pour les expliciter davantage, nous développerons plus en détail les arguments avancés en faveur de ce type de gestion par les gestionnaires de la Réserve des Mannevilles au Marais Vernier qui furent les premiers en France à l'innover (LECOMTE, LE NEVEU, JAUNEAU 1982, LECOMTE, LE NEVEU 1984, LECOMTE, LE NEVEU 1986) Leur argumentaire en faveur de celle gestion résulte en fait d'une double démarche présentant un aspect pragmatique et une réflexion scientifique fondamentale.

1.4.1 Le pâturage extensif à l'aide d'animaux rustiques

1.4.2 Les arguments pratiques en faveur du pâturage extensif

1.4.3 Les arguments plus fondamentaux, d'ordre biocénotique, en faveur du pâturage extensif

1.4.4 Les problèmes fondamentaux de mise en oeuvre

 

1.4.1 Le pâturage extensif à l'aide d'animaux rustiques

Nous définirons dans un premier temps le pâturage extensif comme étant:

  • d'une par un pâturage de plein air intégral,
  • d'aurre par un pâturage dont la pression est suffisamment faible et les animaux suffisamment rustiques pour éviter les apports de fourrages en hiver,
  • enfin, un élevage qui nécessite un minimum de soin, notamment en matière de mises bas et de surveillance sanitaire.

1.4.2 Les arguments pratiques en faveur du pâturage extensif

Ils sont simples à comprendre et reposent sur la nécessité de contraintes minimales pour le gestionnaire:

  • celui-ci étant rarement de formation ou d'origine agricole, il ne dispose ni des compétences nécessaires pour pratiquer un élevage classique, ni des installations indispensables (étables, granges, ... ) pour effectuer un retrait hivernal des animaux.
  • le temps dont il dispose - que se soit dans le cadre de son travail ou de son loisir - est largement insuffisant pour s'occuper de façon assidue du cheptel.
  • enfin, la zone humide gérée est généralement isolée el diiflcile d'accès, ce qui limite d'autant les interventions, régulières ou exceptionnelles.

En conséquence, il s'avère donc impossible pour les gestionnaires:

  • d'utiliser des animaux trop exigents nécessitant alors, fourrage, soins et surveillance journalière,
  • de pratiquer une pression de pâturage forte qui oblige à des manipulations répétées, une surveillance accrue et multiplie les risques d'épidémies.

1.4.3 Les arguments plus fondamentaux, d'ordre biocénotique, en faveur du pâturage extensif

a - Nous avons vu que l'intensification du pâturage conduisait à la banalisation. Par une coupe répétée et un piétinement important, il exerce en effet sur le milieu une pression sélective forte et seules quelques espèces peuvent s'adapter. Du point de vue floristique par exemple, le pâturage intensif favorise les espèces prairiales - agrostides, trèfles, ... - qui appartiennent au "fond prairial" très classique, masquant ainsi les caractéristiques hydroédaphiques du terrain. Inversement, le pâturage extensif va exercer une pression sélective faible sur le milieu et permettre à l'originalité du terrain de s'exprimer en évitant l'élimination des espèces favorisées par ces potentiels mais sensibles au facteur écologique fort que représente la gestion agricole classique. Par aillleurs, le caractère non uniforme du pâturage extensif permet le maintien, sur une même surface, d'espèces animales et végétales des milieux à structure herbacée basse (éliminées par la fauche ou l'abandon) et des milieux à structure herbacée haute (éliminées par le pâturage intensif). Il en résulte une richesse spécifique et une qualité biologique nettement supérieures à celles des prairies entretenues de façon agricole classique et des zones abandonnées. La figure ci-dessous illustre par exemple, l'évolution de la diversité floristique dans le cas d'un pâturage extensif mis en place après un certain temps d'abandon. Les résultats acquis à la Réserve Naturelle des Manneviiles, après 9 ans d'expérience, confirment ces résultats.

b - Les animaux restant sur place toute l'année, et pratiquement sans apport nutritif complémentaire, ce mode de gestion est sans doute celui qui se rapproche le plus du fonctionnement des écosystèmes naturels, avec fermerure des cycles biogéochimiques (sans pour autant l'atteindre complètement). De plus, la matière organique retournant au sol par le biais des fèces des animaux, elle est beaucoup plus facilement recyclable. Celà évite les phénomènes d'eutrophisation évoqués pour la fauche sans exportation du produit, et assure le maintien d'une entomofaune coprophile particulièrement intéressante pour les oiseaux.

c - Les grandes zones humides européennes reconnues comme de véritables "joyaux biologiques" sont gérées depuis longtemps et de façon traditionnelle sur le principe du pâturage extensif avec des espèces rustiques. Nous citerons notamment :

  • les marismas d'Andalousie (Réserve de Donana)
  • la Camargue

d - Ce mode de gestion permet aux milieux de se rapprocher des écosystèmes primaires et l'installation de grands herbivores constitue davantage une réintroduction qu'une introduction. En s'appuyant sur des arguments d'ordre botanique, palynologique, paléontologique et d'homothétie écologique, Lecomte - Le Neveu (1986) montrent que les écosystèmes naturels au sens strict du terme de l'Europe tempérée étaient - dans les plaines, plateaux
et vallées et à des périodes climatiques comparables à la nôtre- de type semi ouverts, entretenus par des troupeaux d'herbivores sauvages (bovidés et équidés) et non cette "grande forêt primaire" si souvent mentionnée. La figure p.16 illustre cette nouvelle conception du milieu naturel primaire. ou climax - qui prend, par les dynamiques conjointes des populations animales et végétales, un aspect dynamique.

De plus, cette façon de voir :

  1. permet d'expliquer le pourquoi du grand intérêt des milieux ouverts face aux milieux fermés,
  2. justifle la nécessité d'une gestion active qui repose alors sur des données écologiques, en mettant en évidence que l'évolution habituellement constatée après l'abandon est certes spontanée, mais pas naturelle puisqu'il manque un maillon fondamental de l'écosystème : les grands herbivores sauvages, disparus à cause de l'homme. Ceci "dédouane" les éventuels gestionnaires qui auraient des scrupules à introduire des animaux domestiques dans un milieu "naturel".

La pression des facteurs du milieu, dont la consommation primaire et ses conséquences, fait évoluer l'écosystème dans des sens opposés déterminant des termes ultimes, l'un plutôt fermé, l'autre plutôt ouvert, qui encadrent un équilibre permanent entre les différentes composantes du milieu : l'ensemble constitue alors le climax.

Nouvelle conception du milieu primaire intégrant les grands carnivores et leur dynamique de population - in Lecomte Le Neveu (1986)

1.4.4 Les problèmes fondamentaux de mise en oeuvre

Le plus gros problème auquel va se heurter le gestionnaire est la recherche d'un compromis réaliste entre deux attitudes extrêmes (voir schéma) :

- la position "tout écologique" où le gestionnaire, considérant ses herbivores à l'égal d'animaux sauvages n'intervient plus sur ses populations dès le lâcher;

- la position "tout agricole" où le gestionnaire conduit son troupeau comme celui d'un éleveur classique.

a - "L'utopie écologique"


Suite à ce qui vient d'être exposé, le plus simple et aussi le plus "naturel", serait de réintroduire les espèces sauvages dans le milieu et de ne jamais intervenir, laissant la sélection et la dynamique naturelles s'effectuer à 100 %. En fait, ce tableau, idéal dans le cadre d'une gestion à des fïns biocénotiques, est totalement irréaliste :

- les animaux sauvages (aurochs, chevaux...) ont disparu (dernier auroch sauvage tué au XVIIè) il faut donc utiliser des animaux très rustiques (races anciennes ou reconstitution des espèces sauvages) dont le potentiel génétique et l'adaptabilité aux conditions difficiles sont nettement supérieurs aux races utilisées aujourd'hui en agriculture mais cependant inférieurs à ceux des animaux sauvages.

- les troupeaux sauvages dans un système naturel, ont à leur disposition de très grandes surfaces, s'étendant sur des milieux diversifïés (secs et humides) dans lesquels ils peuvent migrer à volonté. Aujourd'hui, et surtout en zones humides, les secteurs gérés à des fins biocénotiques sont de petite surface, comprenant généralement des territoires de même nature (milieux humides seulement). il est donc impossible aux animaux d'effectuer des grands déplacements, ils se retrouvent donc confinés dans les "monoterroirs" et souffrent sans doute de cene monotonie, tant sur le plan alimentaire qu'éthologique.

- les grands prédateurs et grands nécrophages ont disparu, la régulation des populations d'herbivores ne pourra donc, en tout état de cause, être "naturelle".
En conséquence, la gestion actuelle par le pâturage extensif ne sera toujours qu'une pâle imitation du système naturel d'origine et l'intervention humaine sera obligatoire. Parce que l'on travaille sur le cheptel, cette inrervention empruntera nécessairement à l'agriculture certaines techniques d'élevage.

b - Les "pièges agncoles"


La nécessité de rapprochement de la "gestion écologique" qui vient d'être évoquée avec des techniques d'élevage, peut, à l'opposé, induire le gestionnaire dans une voie "trop agricole", le transformant davantage en éleveur qu'en gestionnaire de site naturel.
Les éléments qui peuvent ainsi détourner la finalité de la gestion sont essentiellement de trois ordres :

  1. Un mauvais choix pour l'outil de gestion, soit au niveau de l'espèce, soit à celui de la race. Par exemple, beaucoup de races locales, issues en fait du XIXè siècle sont considérées comme rustiques mais ne présentent pas un pouvoir d'adaptation important aux conditions de vie difficiles. Effectivement, ces animaux sont plus rustiques que la charolaise actuelle, mais ils sont quand même issus d'une sélection assez sévère et faisaient traditionnellement l'objet de soins particuliers. Ils apparaissent donc, dans le contexte du pâturage extensif, incapables de supporter les conditions trop dures et nécessitent des soins importants (compléments alimentaires hivernaux, traitement antiparasitaire, abris, .. ).
     
  2. L'incompétence d'origine du gestionnaire en matière d'élevage le rend souvent - et c'esr compréhensible - angoissé devant le moindre problème: la mort d'un veau devient une catascrophe ... il faut savoir qu'en Haute Normandie, pays d'élevage riche s'il en est, 18 % des veaux nés dans les exploitations agricoles n'arrivent pas à terme (données recueillies auprès de la Direction des Services Vétérinaires).


Il est alors, bien sur, à l'écoute des vétérinaires, agriculteurs, voire commerciaux des firmes agroalimentaires. Si elles connaissent parfaitement les problèmes d'élevage intensif et productif, ces personnes, souvent trop "déformées" par leur expérience, ne possèdent pas de ce fait les compétences nécessaires en matière de races très rustiques et de pâturage extensif. Ils préconisent donc, généralement, quelle que soit la race choisie, des traitements préventifs abondants et des compléments alimentaires.

Deux exemples simples peuvent illustrer ce propos :

- Dans le cas d'un élevage extensif, il est normal que les animaux maigrissent l'hiver et reprennent l'été, cet amaigrissement hivernal sera souvent très mal perçu par les agriculteurs voisins.

- De même, la présence de parasites est normale chez tout animal, ce n'est qu'au-delà d'un certain seuil qu'elle devient pathologique. Or, pour beaucoup de vétérinaires actuels, la moindre présence de parasites doit s'accompagner de traitemenrs (ce qui est souvent justifié en intensif).

Ainsi, lorsqu'en 1979 l'expérience du Marais Vernier commença, elle fit l'unanimité des professionnels agricoles, vétérinaires et agronomiques : elle était vouée à l'échec étant donné les conditions de vie hivernale dans le marais. En 1988, les animaux continuent à prospérer et à se reproduire...

 

  1. La tentation d'intensification à des fins de rentabilisation. On peut alors parler de détournement de la finalité de la gestion qui, bien souvent. risque de poser de gros problèmes :
    • biocénoriques en retombant dans les inconvénients du pâturage intensif,
    • économiques, comparables à ceux auquels se heurte la profession agricole.

Il est normal de ne pas négliger l'aspect financier, et nous reviendrons sur ce problème dans la partie suivante.

c - Le compromis réaliste

Entre ces deux attitudes, il faut donc trouver un compromis heureux pour les biocénoses, le gestionnaire et l'outil de gestion.
La nécessité de ce compromis passe par trois points fondamentaux :

  1. Le choix de races plutôt archaïques que rustiques, c'est-à-dire aux performances d'adaptabilité aux conditions difficiles de vie (fourrage médiocre, humidité, ... ) nettement supérieures à la normale actuelle. Mais, nous le verrons plus loin , ces races sont souvent rares (surtout en France, peu conservatrice), donc difficiles à trouver et relativement chères.
  2. Un suivi des animaux, certes réduit au minimum nécessaire (l'archaïsme des races le permettra) mais cependant indispensable, puisque les animaux sont généralement retenus dans des milieux globalement homogènes et assez restreints où des carences peuvent se faire sentir, des épidémies ou infestations pathologiques se déclarer.
  3. La régulation des effectifs. L'espace offert aux animaux étant limité, attendre une régulation "naturelle" des populations, c'est aller au devant de graves ennuis (passage par un stade intensif, mortalité brutale et excessive suite à des épidémies ou des états physiologiques trop déficients, problèmes juridiques, ... ).

La difficulté, surtout pour le "gestionnaire-éleveur" débutant, réside en la détermination des critères permettant de prendre position sur chacun de ces points, savoir prendre conseil.

En conclusion, si le pâturage extensif apparaît aujourd'hui, dans le cas de nombreuses zones humides, comme un mode de gestion biologique intéressant, tant du point de vue pratique que théorique, il n'est pas sans imposer un certain nombre de contraintes:

  • investissement lourd en début d'expérience: achat des animaux, des matériaux de clôtures, réalisation de ces dernières,
  • surveillance régulière des animaux (pas nécessairement tous les jours),
  • suivi sanitaire des animaux et compétence nécessaire pour agir en "cas de coup dur",

Sans toujours pouvoir donner des "recettes", nous allons voir plus en détail chacun des points évoqués dans la partie qui suit.